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7 décembre 2018 : Ses champs verts luxuriants s’étendent à perte de vue. Pourtant, le Delta du Nil à la fertilité millénaire vit sous la menace du réchauffement climatique, qui contribue à réduire ses vitales ressources en eau douce.

Déjà, « le Nil se réduit, l’eau ne vient plus à nous », se lamente Talaat El-Sissi, un agriculteur qui cultive depuis plus de 30 ans blé, maïs et autres denrées à Menoufia, dans le sud du Delta. Augmentation des températures, sécheresse croissante, montée du niveau de la mer et salinisation des terres nocive pour les cultures: la combinaison de ces facteurs qui pèsent sur le débit du Nil est susceptible à plus long terme de menacer carrément l’avenir des cultures dans le Delta, coeur agricole du pays, où se concentre près de la moitié de la population, estiment les experts. Aujourd’hui, « nous sommes obligés de puiser dans les eaux souterraines et nous avons cessé de cultiver du riz », une céréale très gourmande en eau, explique Talaat El-Sissi.

D’ici 2050, le Delta du Nil pourrait perdre 15% de ses terres de haute qualité en raison de la salinisation, selon une étude d’économistes égyptiens parue en 2016. La productivité des principales cultures sera aussi affectée – celle des tomates pourrait ainsi baisser de 50%. Quand le débit du Nil baisse, c’est tout le pays qui souffre, car l’Egypte dépend à 90% de ce fleuve pour couvrir ses besoins en eau. Et dans le pays le plus peuplé du monde arabe, le secteur agricole a de plus en plus besoin du précieux liquide pour nourrir les 98 millions d’habitants.

SOLAIRE CONTRE DIESEL

Pour limiter les conséquences du réchauffement, certains experts préconisent de recourir à des systèmes d’irrigation reposant sur des techniques émettant moins de gaz à effet de serre, comme l’énergie solaire, et d’améliorer la productivité des cultures. A Kafr al-Dawar, dans le nord du Delta, le ministère de l’Irrigation et l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), ont commencé à travailler dans ce sens, la FAO souhaitant réduire la consommation d’énergie et accroître l’accès à l’eau dans la région.

Sur place, deux agriculteurs en « jalabiya » (robe traditionnelle) montrent fièrement quatre grands panneaux solaires flambant neufs trônant au milieu des plantations de maïs, d’orge ou de blé. Les yeux clairs brillants, une canne à la main, Sayed Soliman, dirige un groupe d’une centaine d’agriculteurs cultivant plus de 100 hectares. Ce paysan aguerri se réjouit de pouvoir alimenter les pompes qui abreuvent ses terres sans dépendre d’un réseau électrique défaillant et d’énergies fossiles coûteuses et responsables du changement climatique, comme le diesel.

Les moteurs alimentés au diesel « sont seulement là en cas de nécessité », explique-t-il, comme après le coucher du soleil par exemple. Un village voisin est aussi en train de passer à l’irrigation alimentée par l’énergie solaire. « L’une des priorités est l’innovation (…) pour que l’Egypte puisse tirer le plus grand bénéfice de l’eau », explique Hussein Gadain, représentant de la FAO en Egypte. « Le Delta joue un rôle important dans la sécurité alimentaire » du pays, souligne-t-il. Près de 200 agriculteurs du Delta doivent profiter des nouvelles installations, qui font l’objet de co-financements de pays partenaires, comme l’Italie, selon la FAO.

Du côté du gouvernement, Ibrahim Mahmoud, chef des projets de développement de l’irrigation au ministère, explique qu’un plan a été établi pour que les systèmes d’arrosage soient modernisés dans tout le pays d’ici 2050. Objectif: améliorer « les conditions environnementales, le niveau de vie, la productivité » des agriculteurs. Le coût et les modalités de ce plan n’ont pas été précisés.

SÉCURITÉ NATIONALE

Dans un pays tenu d’une main de fer par le régime du président Abdel Fattah al-Sissi, le Nil reste un dossier ultra-sensible relevant de la sécurité nationale. La visite du site de Kafr el-Dawar est étroitement encadrée par le ministère. Devant les officiels, les agriculteurs campent sur un discours rôdé, refusant soigneusement de parler de pénurie d’eau dans le Delta. Le chef de l’Etat a fait de l’eau du Nil une « question de vie ou de mort » pour la nation, notamment dans le contexte des négociations peu concluantes sur le Nil avec ses voisins éthiopiens et soudanais. Le Caire craint que l’immense barrage de la Renaissance construit par l’Ethiopie ne réduise encore davantage le débit du fleuve pour l’Egypte.

Dalia Gouda, une socio-économiste et consultante indépendante en gestion de l’eau, reconnaît que « de nombreux projets intéressants sont en cours pour améliorer l’efficacité hydrique ». Et « même s’il ne sont pas nécessairement conçus pour lutter contre les effets du changement climatique, ils ne peuvent que préparer les autorités à y faire face », ce qui est positif, souligne-t-elle. Mais concernant la pénurie d’eau, elle estime que le gouvernement aujourd’hui est surtout confronté à deux priorités: la lutte contre la surpopulation et la défense des intérêts du pays face au barrage éthiopien.

Aziz EL MASSASSI (source AFP)