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13 janvier 2019 — Ils sont de plus en plus nombreux, ces hommes américains fatigués de jouer les mâles, qui cherchent écoute et soutien dans des groupes de parole d’un nouveau genre, où la vulnérabilité n’est plus une honte.

Des larmes coulent sur les joues de Lucas Krump, qui s’exprime dans ce cercle d’une dizaine d’hommes, réunis dans un chalet du Massachusetts, un après-midi de décembre.

Ces facilitateurs de l’organisation Evryman, encadrants d’un week-end de retraite, se livrent les uns aux autres avant d’accueillir les 55 participants, qui en feront de même dans quelques heures.

« Je suis triste », ose Michael, qui ne parvient pas à mieux communiquer avec sa famille, malgré plusieurs tentatives. « J’ai peur ».

« J’ai vraiment eu mal », explique Tom, au sujet de sa récente rupture amoureuse.

« Il y a eu des moments, cette année, où j’ai voulu abandonner », glisse Lucas (40 ans), un des cofondateurs.

Rejoindre Evryman, c’est poser l’armure de la masculinité stéréotypée, s’ouvrir, échanger, pour finir par se trouver, en tant qu’homme. L’anti-« Fight Club ».

« J’ai l’impression que la plupart des hommes aujourd’hui n’ont pas d’endroit où ils peuvent se montrer vulnérables », estime Ryan Zagone, un encadrant.

« Nous vivons dans une société où l’homme est en concurrence avec l’homme », analyse le sociologue Michael Kimmel, spécialiste de la masculinité. « Et quand vous avez ce type de relations, vous vous sentez isolés ».

« TERRIFIÉ »

« J’étais arrivé à un moment de ma vie où je me demandais, pour la première fois, quel genre d’homme je voulais être », explique Ryan, qui a franchi la porte d’Evryman après avoir longtemps cherché ailleurs. « Pas l’homme que mon éducation et la société avaient fait de moi, mais l’homme que je voulais être ».

Pour sa première retraite, Owen Marcus, l’un des cofondateurs, se souvient avoir été « terrifié ». « Mais en écoutant les autres, j’ai réalisé que les autres aussi ressentaient cette même peur. Et il s’est passé un truc magique ».

Evryman, ManKind Project, ou Junto: plusieurs organisations offrent aujourd’hui un refuge à ces hommes qui se cherchent, avec retraites ou groupes de parole récurrents, implantés localement.

« Les retraites sont très, très importantes parce qu’elles créent l’étincelle », mais elles ne sont qu’un « point de départ », selon Lucas Krump. Le travail se poursuit ensuite dans les groupes de parole locaux.

Le principe de ces rassemblements n’est pas nouveau, et trouve une partie de ses origines dans le mouvement mythopoétique de l’écrivain et activiste Robert Bly, au début des années 90.

Pour autant, « je ne pense pas que nous aurions pu faire ça il y a dix ans », estime Owen Marcus (66 ans), qui travaille sur ces groupes depuis plusieurs décennies et a structuré le programme Evryman.

« Les hommes plus jeunes sont beaucoup plus ouverts à ça » et « prêts à prendre le risque », dit-il, même si retraites et groupes ont vu passer tous les âges (adultes), jusqu’à des octogénaires.

Même si Evryman est antérieur au #MeToo, le mouvement qui fait vaciller beaucoup de repères de la masculinité depuis deux ans n’est pas pour rien dans la popularité actuelle de l’organisation.

« LES HOMMES SOUFFRENT »

Pour autant, le but de l’organisation n’est pas d’évoquer directement les ravages de cette masculinité « toxique », explique Dan Doty (37 ans), cofondateur d’Evryman.

« Nous devons aller à la rencontre des hommes, pas leur dire: ce que tu fais est horrible », fait-il valoir, même si l’idée est bien de créer les conditions d’un changement de société.

« Les hommes souffrent et, du coup, font souffrir les autres », explique Ryan Zagone. « Mais ceux qui peuvent explorer cette souffrance et la gérer de façon plus saine ne risquent plus de se retourner contre d’autres ».

Evryman n’entend pas se substituer à une thérapie et suggère d’ailleurs à certains participants de consulter.

« Ils vont de pair », dit Ryan Zagone, qui voit un psychiatre en parallèle. Evryman lui offre des référents masculins, un réseau de soutien et l’empathie qu’il ne trouvera pas chez un professionnel, dit-il.

Aujourd’hui, Evryman est surtout fréquenté par des hommes blancs hétéros, une situation de fait sur laquelle l’organisation entend travailler. Même si, jusqu’à nouvel ordre, retraites et groupes n’accueilleront pas de femmes, par crainte que leur présence n’empêche certains de lever leurs inhibitions.

Evryman propose également des « expéditions » (une semaine), ainsi que des sessions de formation ou des interventions en entreprise.

La société, à but lucratif mais à objet social, a déjà des groupes en dehors des Etats-Unis, mais voit son concept décliné un peu partout, explique son cofondateur Sascha Lewis, en tenant compte des différences culturelles entre les pays.

Evryman constitue, peu à peu, des équipes d’hommes formés à sa méthode, pour étendre son influence.

« Nous voulons toucher le plus grand nombre », dit Lucas Krump, « pas uniquement les gens qui sont sensibilisés au sujet ».

Rédaction btlv.fr (source AFP)